Le Blog De Mani

Poulpe Tiède Et Cachaça

Telle une araignée tapie non loin du centre de sa toile, le gravillon guettait sa prochaine victime.

Elle se rapprochait à vive allure…

Sans que l’unique occupant du véhicule n’en fût conscient.

La petite pierre s’encastra soudain dans ses rouages et le deux-roues comme son conducteur manquèrent chacun de très peu de se retrouver dans une posture délicate.

La roulette arrière est sûrement plus désaxée encore maintenant pensa ce dernier après avoir redressé le cap, in extremis. Elle avait déjà parfois tendance à serrer depuis quelque temps avait-il noté.

Zébri força malgré tout le tempo.

La trottinette que son frère aîné avait délaissée pour un véhicule plus dévoreur d’énergie fossile, mais moins exigeant en énergie ambulatoire était maintenant sienne. Il réalisa pourtant encore une fois que Balloo en avait sans doute négligé quelque peu l’entretien les derniers mois. L’accumulateur de vitesse avait acquis une vie propre et ne se laissait plus déclencher que quand bon lui semblait. Quant à la puissante alarme qui avait répandu la terreur dans les rues du Nydertorf et celles de leur voisinage en d’autres temps, elle avait rendu l’âme depuis belle lurette. Zébri se promit d’en faire effectuer le service, quand son budget le permettrait. Il pensa aussi partir en chasse d’un bon AchatsMalins qu’il pourrait utiliser chez le vendeur de bicyclettes, au-dessus duquel son père avait maintenant son appartement et dans lequel celui-ci travaillait à mi-temps. Peut-être aurait-il aussi l’occasion lors d’une visite chez sa mère, de la faire réviser complètement par Armando le garagiste-préparateur de cette dernière, à qui Sigrid apportait régulièrement le cabriolet qu’elle avait conservé depuis la séparation.

Les temps étaient devenus notablement plus durs pour la petite famille.

Zébri serra les dents et se concentra sur son chemin en prenant soin d’éviter de trop maltraiter le matériel audio miniaturisé qu’il transportait en bandoulière, dont quelques vieux quarante-cinq tours et un électrophone Clearphono Execution CE.

Il l’avait acquis d’occasion sur Leonardo après y avoir vendu son surf des neiges, utilisé ses derniers chèques Treka, marchandé quelques autres auprès de ses frères et cassé enfin son cochon-tirelire rempli de pièces de cinq centimes. La platine lui avait été coûteuse vraiment et se séparer de sa monture hivernale fétiche avait été une véritable torture. Zébri était fier pourtant de son acquisition et il restait convaincu aussi qu’elle lui ouvrirait d’autres portes dans le futur. Elle s’était en fait révélée presque indispensable à son entrée prochaine dans la formation pour disc jockeys nouvellement ouverte au collège de Zolliberg où il était toujours scolarisé avec les autres membres de sa famille. Efficace, la formule était calquée sur la filière d’apprentissage traditionnelle dans la Confédération. Comme bien des élèves de son âge chaque année toutefois, Zébri cherchait encore une place pour apprenti dans laquelle répéter ses leçons et engranger de l’expérience. Déterminé, il comptait bien pratiquer le plus régulièrement possible dans l’attente pendant les vacances d’été qui venaient de commencer, convaincu que ses talents naissants sauraient attirer la chance le moment venu.

Il était encore tôt et les rues environnant la gare principale tout comme la métropole zuriquoise elle-même étaient quasi désertes. En conséquence, le petit zèbre progressa rapidement. Il salua au passage les noctambules aux yeux et à l’estomac explosés après un bretzel au thon et au goût de lessive trop matinal et les éboueurs qui en faisaient diligemment disparaître les conséquences de la chaussée. Zébri abandonna sa monture aux abords du quartier de la Kasernenareal pour retrouver quelques minutes plus tard son père et une deuxième personne qu’il avait déjà rencontrée à l’occasion, mais dont le nom lui échappait. Tous deux se tenaient bras nus près d’un brasero où ils y bravaient le semblant de fraîcheur apportée par le petit jour. Armés chacun d’une tasse de café recyclable Moonstruck, ils se restauraient d’une saucisse enveloppée dans un emballage estampillé «Morgenkrebs» dont le magasin récemment rouvert place Jolieplatz drainait la foule des travailleurs matinaux inconscients. Le chef de famille était mal rasé, moustachu depuis peu, et déjà coiffé de son énorme sombrero rouge pointu à plumes assorti aux montures de ses lunettes. Il portait aussi une chemisette citron et violette plutôt discordante, mais justifiée pour l’occasion et ouverte sur son torse plus velu et grisonnant que ne se le rappelait son fils.

— Bonjour, Zébri, bienvenue à Caliente!
— Salut papa!
— Je ne t’attendais pas si tôt, tu n’as pas eu trop de mal à te lever? Où t’es-tu garé? Tu as bien utilisé ton antivol ou bien? Comment vont les grands-parents? Voici mon ami Murillo avec qui nous allons partager le «Bünzlinho Bar» durant le festival et nous comptons sur toi! Notre étal n’est pas plus grand qu’une barquette de fraises de Cidrovie, mais avec une bonne animation…
— Mais ouiiiii, coupa le nommé Murillo, particulièrement enthousiaste, d’un air chantant et en traînant sur ses fins de phrase. Pour nous mettre une ambiance tooo…rriide cet après-midi pour le début des festivités dans le village! Une fois la procession terminée, tout le monde va se donner rendez-vous ici et ton papa et moi avons besoin de mettre le feuuuuu pour vendre beauuuucoupppp de caïpirinhas! Et surtout ce soir pour le tir d’artifice du premier jour. Tu sais que nous attendons beaucoup de monde, et même un ancien membre du Conseil Fédéral en mal d’électorat dit-on! Alors Zébri, à toi de jouer! Viens, je vais te montrer notre emplacement. Il y de la place pour ton équipement. Nous sommes bien situés, tu sais, sans aucune concurrence immédiate, regarde! ajouta le Brésilien, tendant le bras et se penchant vers Zébri dont il empoigna l’épaule. Un marchand de fruits tropicaux pour une collation, et là sur notre gauche, l’élection de miss Caliente, avec beaucoup de place devant pour danser. Ça va chauffer, ça va chauuuuuuffeeeeeeer! dit-il en élevant sa voix tout en entamant quelques pas de samba aux contorsions exagérées, accentuées par l’encombrement de son arrière-train brésilien, mais entièrement naturel.

Un peu intimidé par le torrent de paroles et les attentes de Murillo, mais heureux à la perspective de ravissantes créatures défilant court vêtues devant ses naseaux toute la journée, Zébri suivit son père et son ami. Ceux-ci finirent leur café en chemin et déposèrent leurs tasses dans une benne voisine. Modeste, le stand était pourtant plaisant avec son store aux rayures jaunes et vertes déjà épris du soleil naissant. Une table haute servait de comptoir. On l’avait couverte d’une nappe étincelante rouge et de nombreux verres et ustensiles. Elle contribua à la bonne impression que le petit village, particulièrement accueillant avec ses multiples échoppes, fit rapidement naître en Zébri.

Le petit zèbre prit compte de la situation.

Il sortit son équipement et le disposa sur une table basse située derrière le comptoir pendant que les deux adultes s’affairaient à vérifier le générateur à l’arrière du stand, hors de portée des regards des futurs passants. Le sien fut attiré par l’écriture de son père qu’il reconnut sur les deux feuilles de papier laminées collées sommairement sur le comptoir. Il nota également la présence de dizaines de citrons verts de culture biologique garantie assemblés en trois pyramides. Des sachets de sucre de canne Fairtrade jouxtaient aussi quelques pilons de bois assemblés méthodiquement le long de plusieurs bouteilles de cachaça. Leurs étiquettes étaient écrites en portugais, mais Zébri n’eut aucun doute quant à leur authenticité et la qualité de la boisson. Il comprit aussi à la vue de l’illustration enfantine de l’une d’elles que le contenu d’une bouteille au moins ne causerait aucun mal de tête le lendemain, même en grande quantité. Enfin, deux énormes haut-parleurs agrémentés de multiples projecteurs lumineux loués pour l’occasion et perchés chacun sur un mât disposé de chaque côté de leur stand parachevaient leur petit univers.

Zébri dupliqua méticuleusement les gestes qu’il avait précédemment répétés des heures durant afin de ne pas connecter les haut-parleurs au réfrigérateur. Il rajouta sa platine via sa mini-table de mixage à son amplificateur et se coiffa de ses écouteurs sur une seule oreille. Ils étaient pourvus aussi d’un micro qu’il contrôla ensuite en y murmurant le traditionnel «un, deux, trois, test, test, test» et, satisfait du retour obtenu, les reposa sur le côté. Il sortit alors les vieux quarante-cinq tours qu’il disposa précautionneusement un à un à portée de sabot avant d’en vérifier le contenu et la jaquette. Zébri avait pris soin de se procurer des standards de la musique brésilienne. De Maurim surtout, mais aussi de Gilberto Gril, dont il dévisagea quelques instants la photo porteuse d’une signature et sourit à la vue de son couvre-chef. Sa coiffure de type «prendre aux riches pour donner aux pauvres», était savamment composée de tresses entrelacées, étirées d’un côté et ramenées de l’autre autour de ses lunettes disproportionnées pour masquer la calvitie avancée de l’artiste.

Zébri avait patiemment remis aux goûts du jour leurs morceaux en les séquençant sur le kiwiMax de sa mère tout d’abord, avant d’y rajouter ensuite un nouveau tempo, des échos parfois et quelques boucles inédites. Il aimait pourtant le son des vinyles et n’hésitait que rarement à les utiliser aussi et ce serait le cas aujourd’hui. Les morceaux remixés enfin avaient été sauvegardés sur le vieux kiwiTouch de Balloo, dernière pièce de son arsenal, que Zébri relia aussi à l’ensemble. Comme son frère aîné, il avait accueilli la technologie à bras ouverts. Le son authentique des disques d’antan gardait une place toute particulière néanmoins dans sa discothèque. Ils lui permettraient de démarrer son animation en douceur, avant de passer à des enchainements de morceaux électroniques de circonstance et de son cru, et sensiblement plus rythmés.

— Tiens Zébri, voici une caïpirinha sans alcool et aux framboises ramassées par ton père et provenant du jardin sur le toit, lui dit celui-ci, enthousiaste. Tu te rappelles ces plants acquis sur AchatsMalins il y a quelques années? Et bien, l’un d’eux a finalement donné! Oh bien sûr, nous avons dû acheter pour les prochains jours beaucoup d’autres fruits pour compléter les quatre que j’ai pu en obtenir, mais ceux-ci sont les premiers vraiment, et rien que pour toi! Tu vas trouver ça très sucré, car j’y ai mis deux pastilles de Kandrelle entières… Il faut bien savoir se faire plaisir de temps en temps, tu sais!
— Oh, c’est vrai? Merci papa!

Zébri se saisit du verre tendu et se mit à siroter l’agréable liqueur au goût acidulé, mais passablement édulcoré. Ses problèmes de cholestérol s’étaient stabilisés, quoique son ventre, et pour cause, soit resté proéminent, et c’était justement les railleries de ses camarades d’école à ce sujet qu’il avait parfois du mal à supporter. Sa passion pour la musique et l’animation ainsi que son talent naissant lui avaient heureusement assuré sa place au sein de son groupe d’amis habituels au final. Son statut aussi s’était affirmé et le passage enfin réussi de la ceinture jaune en jiu-jitsu au bout du cinquième examen lui avait également valu l’assurance d’un respect renouvelé. À l’inverse, sa situation familiale et l’incessant va-et-vient entre les multiples foyers depuis la séparation de ses parents n’avaient pas contribué à son équilibre. Certains des autres membres de leur progéniture avaient eux-mêmes réagi à leur manière, mais c’était dans la musique que Zébri avait trouvé une véritable échappatoire.

Avec tristesse, il pensa soudain au restant de sa famille, dont il ne reverrait pas les autres membres avant plusieurs jours et chassa finalement les images de son esprit. Il se décida d’aller explorer le village à l’invitation de son père, en laissant Murillo s’occuper seul de leur petite échoppe, qu’il achèverait de préparer entretemps.

— Tu sais, mon ami Alexander est aussi ici, lança Hans-Pierre.
— Le consultant avec plein de copines et qui sent le varech?
— Mais oui Zébri, rappelle-toi, je participais à l’époque à ce séminaire de perfectionnement de techniques de candidature, durant lequel nous nous sommes tous connus, avec Murillo aussi. Tous deux ont dû se recycler finalement.
— Ah bon? Et Alexander il répare lui aussi des chaînes de vélos alors?
— Non non, répondit Hans-Pierre en partant d’un rire franc, mais il doit mettre la main à la pâte maintenant aussi comme tu remarqueras sais-tu? Il s’est associé au précédent amant d’une de ses maitresses et s’est spécialisé depuis dans la création d’amuse-bouches marins haut de gamme.
— Papa, je peux te demander franchement? Ça va durer longtemps cette situation? Et pis tu sais, les autres ils me manquent…
— Zébri, tu es grand maintenant et je croyais t’avoir déjà expliqué que ceci n’est qu’un travail alimentaire. Il m’apporte pourtant une bonne expérience. Mon projet n’est pas encore prêt, mais j’espère pouvoir me lancer bientôt, quand l’actuel propriétaire partira en retraite. Tout ceci n’est qu’une question de mois, peut-être moins, et tu reverras bientôt ta mère et Touki et… Écoute, pense aussi à ces quelques jours de détente qui t’attendent là-bas avec eux. Bon, ce ne sont pas vraiment des vacances, mais D.J. Woolly saura à la fois s’occuper de toi et rendre ton séjour passionnant j’en suis sûr! Il accepte de te prendre comme apprenti finalement. Sa lettre de confirmation est arrivée pendant ton séjour chez les grands-parents.
— C’était quand même tellement mieux avant, interrompit son fils.
— Zébri, nous avons déjà parlé de tout ça. La vie continue et nous devons tous regarder devant nous. Ne te réjouis-tu pas à l’idée d’intégrer ta nouvelle section à l’école cet automne et malgré tout de pouvoir déjà exercer ta passion cet été? Nous avons un peu douté avec ta mère au début, mais au final le contenu du programme est intéressant et pourra t’ouvrir de nombreuses portes. Regarde, j’ai moi-même décidé de devenir technicien qualifié en entretien de bicyclettes de tous genres, y compris ta trottinette, pour me préparer à reprendre la gérance du magasin. J’ai même déjà pensé à comment nous différencier à l’avenir de la concurrence pour attirer de nouveaux clients et nous pourrions ouvrir un service de tuk-tuks de haut de gamme autour de Zurique. Avec ce manque flagrant de places de stationnement, y circuler devient impossible! J’ai hâte que la formation commence, mais il faut bien vivre entretemps et payer nos factures. Tiens, vois, n’est-ce pas Alexander là-bas?

Le chef de famille aperçut son vieux complice en train de balayer la devanture de son échoppe, fermée pour l’instant.

De tons plus austères, mais sophistiquée à tendance «lifestyle», et ornée d’un logo représentant des fruits de mer partant à l’assaut d’une bouteille de champagne, elle n’en invitait pas moins à la découverte cependant. Son ami n’avait à l’évidence pas lésiné sur l’aspect communication autour du concept et avait dû s’assurer les services d’une agence en esbroufe professionnelle à la lecture des prix scandaleux des amuse-bouches, affichés en tous petits caractères dorés sur le côté de son étal. Hans-Pierre se demanda en particulier ce qu’un «consultant’s cocktail super especial do Brazil» à SFr25.50 le verre pouvait bien contenir.

— Alexander! Comment vas-tu?

Les deux hommes s’enlacèrent chaleureusement en se tapant les épaules du plat de la main.

— Je suis bien content de te retrouver! lui répondit son vieux complice, enjoué. Cela fait longtemps que nous nous sommes vus. Tout le monde est en vacances et Zurique tourne au ralenti. Salut, Zébri, comment vas-tu toi aussi? demanda Alexander en s’agenouillant. Tu viens prêter assistance à ton père? Il en aura bien besoin pas vrai? ajouta-t-il avec un clin d’œil. Heureusement que des gens comme toi et moi travaillent pour faire du Caliente un nouveau succès.
— Tu as bien raison, reprit Hans-Pierre, et d’ailleurs je crois qu’Ahmet va nous rejoindre en début de soirée. Sa microentreprise est un vrai succès! Il surfe sur la vague du «Pair-à-pair» et ses clients le contactent par micromessages via PitPit, tu sais, de moins de cent cinquante caractères? Mais il est sur Mamelouk aussi m’a-t-il dit, et il a bien sûr son propre site. Incroyable, et il faut croire qu’être promeneur professionnel est un vrai métier à potentiel sur la région.
— Mais oui, il m’a envoyé un SMS plus tôt, un traditionnel, à l’ancienne, ma société n’utilise pas PitPit. Je crois qu’il voulait d’ailleurs te consulter pour un projet. Tout ça est bien loin derrière moi tu sais, mais nous pourrions voir la chose ensemble si cela vous intéresse tous les deux. Il est important que vos procédés soient bien au point. Je te propose une petite analyse sommaire des modes de défaillance et de leurs effets potentiels et je…
— Mais pourquoi pas? L’interrompit l’ancien responsable du risque pour parer au mal de tête qui pointait déjà le bout de son nez aussi insidieusement qu’à l’ouverture d’une bouteille de Fendant. Toi et Ahmet êtes les bienvenus chez nous pour une caïpirinha gratuite, ça nous aidera sûrement à trouver des idées!
— Ah ça, je n’en doute pas une seconde! En attendant, goûte-moi cette composition tiède au poulpe nain d’Iguaçu, garantie sans viande de cheval et servie sur un croustillant au seigle des Grisons cuit dans de l’azote liquide. Nous l’avons créée spécialement pour l’occasion. Zébri, en veux-tu toi aussi?
— Euh, non merci! répondit celui-ci en faisant semblant d’hésiter à la vue de l’amalgame de microtentacules gluants et fumants. Ça serait pas très bon pour mon cholestérol, je crois, ajouta-t-il dans un élan d’improvisation assez convaincant. Papa, je vais continuer un peu tout seul, c’est bon pour l’inspiration! Et j’ai besoin de réfléchir à ma sélection de morceaux pour la journée.
— Mais bien sûr Zébri, rappelle-toi bien où nous sommes et je compte sur toi pour ne pas te laisser entraîner par de jolies Brésiliennes! On ne sait jamais si elles en sont vraiment! pouffa-t-il. Vois-tu, on trouve même des Autrichiennes gagneuses d’Eurovision à barbe de nos jours!

Zébri entendit les deux hommes éclater de rire derrière lui et déambula sans véritable but dans les nombreux passages et ruelles qui s’offrirent à lui. Malgré l’heure précoce, les premiers badauds flânaient déjà d’un étal à l’autre, se laissant tenter par les multiples articles exposés à la recherche d’un propriétaire. La traditionnelle procession ne démarrerait que quelques heures plus tard, mais le festival vibrait déjà d’activité, à défaut de musique. Zébri s’arrêta quelques instants devant un groupe d’adeptes de capoeira qu’il salua en inclinant le torse. Conscients de la présence d’un autre pratiquant d’arts martiaux, ceux-ci lui répondirent d’un hochement de tête et d’un sourire complice avant de reprendre leurs exercices. Face à face, les deux combattants exécutaient un hallucinant enchainement de coups de pieds à hauteur de tête extrêmement rapides, à mi-chemin entre ballet et forme de combat, sans jamais se toucher pourtant. Zébri se demanda ce qu’en penserait son aîné, maintenant ceinture noire en jiu-jitsu, et poursuivit sa promenade.

Plus loin, un groupe de danseuses parées de costumes et de coiffes entièrement blancs et ornés de plumes répétaient au son d’une batucada particulièrement entraînante, l’une des rares sources de musique déjà présente le long de son chemin. Le bruit en était accentué cependant par la scène surélevée sur laquelle elles s’exerçaient et qui faisait face à une tente accolée à un mur, vraisemblablement celle des artistes. Son effet sur Zébri fut semblable à sa première entrée dans le stade du Putzligrund lors d’un match de football quelques mois plus tôt, et il eut l’impression que sa cage thoracique était sur le point d’exploser. Il s’efforça toutefois de les observer quelques minutes quand il fut soudain interrompu par une jeune femme qui lui tapota doucement l’épaule. Elle était vêtue du même costume et avait dû descendre de la scène à son insu. Sa peau mate et cuivrée lui laissa penser qu’il avait en face de lui une Carioca, d’une rare beauté. Elle lui tendit un stylo tout en approchant son visage aussi parfait qu’irrésistible du sien, et lui demanda de signer au bas d’une petite affiche plastifiée. Il en lut l’intitulé avec excitation.

«Murillo et ses amis vous donnent rendez-vous au Bünzlinho Bar pour une ambiance torride pendant toute la durée du festival. Et avec pour la première fois aux platines à Caliente, D.J. Zébrim do Bahia!»

Malgré l’humidité qui lui remplit soudain les yeux, Zébri s’exécuta tout en se fendant lui-même de son plus beau sourire avant de rendre l’affiche à sa propriétaire et de reprendre son chemin, rempli de fierté.

Il lui sembla malgré tout qu’une des danseuses tarda plus longuement sur scène et lui lança des regards furtifs, mais brûlants avant de disparaître sous l’énorme tente.